Addiction

Addiction, histoires, humour…

Alcool, abstinence et petits bonheurs culinaires

Posez cette question à n’importe quelle personne de votre entourage: “Est-il possible de vivre malheureux ?” la réponse sera toujours la même: “Non, une vie sans bonheur est impossible”.

La maman qui vient de mettre au monde une jolie petite Angelina, répondra à la question en pointant du doigt l’odorant et bruyant berceau. Le prêtre vous dira que l’amour de Dieu apporte tout le réconfort nécessaire à notre passage sur la terre. Ma belle-mère quant-à-elle, éprouve des sensations extrêmes en regardant les papillons virevolter dans son jardin.

A chacun son petit bonheur mais à priori, la sensation de plaisir semble être indispensable pour la plupart des individus.

Les normands qui comme d’habitude ne voudront pas prendre le risque d’afficher une opinion trop catégorique, vous diront que vivre malheureux doit bien être possible, mais certainement très difficile. Ils évoqueront probablement le risque de suicide, la dépression, la déprime chronique, la mélancolie, etc.

Quand on a entendu les raisons d’une mère éthiopienne qui vient de perdre son enfant, mort pour cause de malnutrition ou celles d’un riche texan à la tête d’une entreprise pétrolière dont les actions viennent de perdre quelques points en bourse, la définition du bonheur devient cependant toute relative.

Mais partant du constat que la notion de bonheur est essentielle à tout terrien normalement constitué, que la source du plaisir peut provenir de la vision d’un coucher de soleil ou de l’acquisition d’une Renault Laguna bronze métallisée, quelle est donc la fréquence acceptable de ces gentils petits moments d’allégresse ?

Là encore, l’être humain cultive la différence. Le type de piment, le dosage, la fréquence… les inégalités sont frappantes.

Cuisine et dépendance

Vous l’avez probablement déjà remarqué au cours du hors-d’œuvre d’un repas de mariage, la grande et svelte Caroline s’est régalée d’une toute petite portion de carottes râpées sans vinaigrette alors que son frère a vidé le plat de charcuterie d’un seul coup de fourchette. Benoît a un faible (le mot l’est) pour la cochonnaille.

Tante Marianne trépigne d’impatience depuis qu’elle a appris qu’un énorme gâteau au chocolat sera servi pour le dessert. Marianne fait partie de ces nombreux phénomènes pour qui l’absorption immodérée de cacao transformé ne fait jamais apparaître les signaux normaux de satiété. Pour cette catégorie de gourmands, l’envie de manger du chocolat progresse au fur et à mesure de sa consommation. Chez certaines personnes, le manque d’approvisionnement est parfois le seul rempart contre ce besoin compulsif.

On a pour habitude de définir celui qui ne peut contrôler sa consommation d’alcool, un alcoolique, il existe aussi dans le gros Larousse le terme “boulimique”, mais le mot “chocolatique” (ou“cacaoïque”) n’existe pas (faut dire aussi que c’est moins joli), pourtant le processus est en certains points, identique.

Benoît a proposé à Tante Marianne un échange de 8 tranches de saucisson contre une part de gâteau au chocolat. Un contrat ferme a été signé par les deux parties sur la nappe en papier entre deux tâches de graisse. Et oui, pour certains, le bonheur est dans l’assiette.

Dehors, malgré la pluie et la fraîcheur du soir, une dizaine de personnes s’est entassée près du grand cendrier en terre cuite. Tous ces accros de la nicotine enfoncent mégot sur mégot dans le sable qui sera totalement asphyxié avant la fin de soirée. Les cigarettes les plus mal roulées seront retrouvées le lendemain matin tout au fond du parc.

Jean-Pierre qui ne fume plus depuis belle-lurette est resté assis au milieu du grand U. Il s’ennuie à mourir mais ne le montre pas. Jean-Pierre fait semblant d’écouter sa voisine de table lui expliquer dans les moindres détails, comment elle a réussi à faire Paris-Marseille en moins de 3 jours avec son mari, son chien et son poisson rouge dans un camping-car acquis pour une somme ridicule, mais qu’il faudra tout de même rembourser pendant vingt ans!

Alcool, sex & fun

Près du bar, ça rigole, ça chante, ça fait beaucoup de bruit…

Ceux-là se sont à peine aperçus que tout le monde attend déjà le plat principal. Vanessa en est à son quatorzième apéro! A cet endroit, tout le monde s’amuse sous le regard inquiet des deux jeunes mariés qui commencent à se demander comment va se terminer le plus beau jour de leur vie.

Un homme à la cravate mal ajustée s’approche de Vanessa, lève son verre, éclate de rire et avale d’un trait un double whisky bien tassé. Autour du comptoir, un tonnerre de cris et d’applaudissements s’ensuivent, la femme grimpe difficilement sur une des petites tables puis devant les cent-cinquante convives éberlués, elle enlève sa petite culotte, la fait tournoyer dans les airs et la jette sur la tête du barman. Nouveaux applaudissements, nouveaux éclats de rire.

Sous les demandes insistantes de sa sœur, Gérard, le mari de Vanessa, se décide à se lever de table pour aller prévenir son épouse qu’elle va manquer le rôti de veau aux oignons !

En se resservant un grand verre d’eau plate, Jean-Pierre a compris que la soirée va basculer maintenant. Gérard à eu tort de quitter sa place. Le risque de déclencher une réaction de défense et provoquer la colère de sa femme sont les conséquences les plus probables. Vanessa une fois de plus et sans s’en rendre compte a franchi la limite, elle n’est pas en état d’accepter la critique.

A contrecœur, le Dj se résigne à interrompre son dîner pour aller mettre la musique un peu plus fort, Jean-Jacques Goldman est le seul à pouvoir couvrir l’incident qui ne va pas tarder à avoir lieu.

Pas besoin de la version audio pour décoder la scène du fond de la grande salle des fêtes. Vanessa gesticule dans tous les sens, Gérard qui à le verbe maladroit se prend un verre de mousseux en pleine poire, le Dj augmente discrètement le volume des amplis.

La voisine de table de Jean-Pierre suffoque : “mais comment une si jolie femme peut-elle se mettre dans des états pareils“.

Jipé ne répond pas. Comment expliquer que de toute évidence Vanessa est malade et souffre dedépendance à l’alcool. Elle puise son plaisir dans le goût de cette drogue si délicieuse pour celui qui l’apprécie. A force d’ivresses répétées, son cerveau et son corps se sont accoutumés à une friandise dont ils ne peuvent plus se passer. Chaque matin, Vanessa a le sentiment douloureux que ce qu’elle a fait la veille est honteux, qu’elle a donné une terrible image d’elle-même… Vanessa culpabilise en permanence, peut-être même qu’elle se déteste, mais le besoin de retrouver le goût et l’euphorie est toujours plus fort. Vanessa s’est fait piéger par le produit et ne maîtrise plus la situation.

Gérard abdique et retourne s’asseoir à sa place enveloppé d’un nuage de compassion.

Alcool, addiction & abstinence

Quel gâchis pense Jean-Pierre, c’est vrai qu’elle est jolie Vanessa. Il se dit aussi que quinze ans auparavant, il aurait pu jouer le rôle de l’homme à la cravate de travers. A la différence près qu’il aurait anticipé l’arrivée du mari et aurait embarqué la nénette loin de l’assourdissante sono, des Village People et de Claude François. Tous deux auraient vidé plusieurs bouteilles d’une savoureuse boisson pétillante, ils auraient ri aux éclats toute la nuit, puis finalement auraient commis l’irréparable.

Mais le temps où Jean-Pierre vivait encore ces moments jouissifs a été classé aux rayon des archives de sa mémoire. C’était avant qu’on lui retire son permis de conduire, avant qu’il ne perde son emploi, avant que sa femme ne jette l’éponge, avant que le juge lui signifie qu’il n’avait plus le droit de voir ses enfants seul !

Aujourd’hui Jean-Pierre supporte son insipide voisine de table, ce n’est sûrement pas le bonheur mais c’est quand même moins pire. Seulement voilà, si cet homme réussit à tenir le coup tout le reste de sa vie, il faudra lui donner une médaille. On estime aux alentours de 80% le taux de rechute des malades devenus abstinents. Le chocolat et le saucisson font moins de dégâts mais quand il était ado, Jipé ne le savait pas encore. Et de toutes façon, même s’il avait eu conscience du danger, est-ce que cela aurait changé le cours de sa vie ? Jean-Pierre fait à jamais partie de ces millions de malades alcooliques, comprenez “dépendants à l’alcool“. L’alcoolisme n’est pas pas une tare mais une maladie… il est même tout à fait probable que Jean-Pierre soit né avec un déficit biologique. La malchance dès le départ.

Baclofène

Si Vanessa veut se soigner, elle pourra tenter l’aventure baclofène. A la différence de Jean-Pierre qui a dû s’imposer l’abstinence avec toute la souffrance qu’elle implique, la jeune femme aura peut-être la possibilité de choisir l’indifférence, probablement plus confortable à vivre au quotidien.

Il y a 15 ans, personne n’avait encore connaissance de possibilité de traitement réellement efficace, Jipé n’a pas eu le choix.

Découvert en 2004 par le médecin cardiologue Olivier Ameisen après qu’il se soit auto-administré du baclofène à hautes doses, le traitement représente un véritable espoir pour les malades alcoolo-dépendants comme Vanessa.

L’Agence nationale de Sécurité du Médicament admet depuis avril 2012 que l’usage du baclofènes’avère bénéfique chez certains malades et a déjà autorisé le lancement d’un essai clinique officiel contrôlé, baptisé Bacloville, sur des malades alcooliques en ambulatoire. “Dans la vraie vie”, comme aime le fait remarquer le docteur Jaury qui va piloter cette étude pendant une année au minimum.